Au commencement était… l’oeil

Bien des années plus tard, je me rappelle encore de cet épisode vécu dans la petite et très artificielle cité de Portofino en Italie. Photogénique à souhait, les alignements des façades colorées attirent les photographes de tout poil. Nous étions donc plutôt optimistes quant à la probabilité pour nous de rapporter quelques beaux clichés. Nous n’étions, bien évidemment, pas les seuls à le penser : si Monaco ou Dubaï affichent une concentration exceptionnelle en voitures de sport, Portofino recense l’une des plus belles collections mondiales en appareils photo tous plus gros les uns que les autres (nous étions en 2014 au temps béni où le smartphone ne faisait pas encore totalement la loi). Sur les hauteurs du village, dans une trouée du bois qui surplombe la baie, apparait l’image d’Epinal de Portofino : un port lové dans son anse avec quelques barques dodelinant nonchalamment au gré de vaguelettes amicales, le tout encerclé par des alignements de façades toutes plus colorées les unes que les autres. Pas fans de selfies pour un sou, nous nous faisons tout de même la réflexion que ce serait « sympa » de rapporter un petit souvenir narcissique (autrement dit une photo de nous). Rapidement, j’avise un couple équipé d’un matériel photo que je n’imaginerais même pas pouvoir acquérir un jour. Entre le boitier et l’objectif, lui en a, au bas mot, pour 10000 € autour du cou, elle pour un peu moins: voilà les gens qu’il nous faut ! Je les aborde en anglais et leur demande s’ils auraient la gentillesse de bien vouloir faire une photo de Moufida et moi devant ce paysage enjôleur. Je m’entends encore leur dire « pas besoin de vous expliquer comment mon boitier fonctionne ». Le sourire aux lèvres, ils acceptent et capturent, pour nous, une demi-douzaine de clichés. De retour à la maison, quelle ne fut pas ma surprise en constatant qu’aucune image n’est véritablement exploitable. Mal cadrées, floues, bancales, contre-jour… Un petit coup de Photoshop me permit tout juste de récupérer une que nous qualifierons de convenable.

Portofino vu d’en haut

Pourquoi est-ce que je raconte une telle histoire ? Simplement – et pour reprendre un célèbre adage – pour dire que l’habit de fait pas le moine, ou plutôt, pour coller à la situation, le boitier ne fait pas les photographe. Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait intuitivement penser, l’ustensile le plus important en photographie n’est pas le matériel, mais… l’œil. Ou plutôt le cerveau qui se trouve derrière, celui qui ressent les émotions, qui analyse finement l’esthétique, qui perçoit la puissance potentielle d’un paysage, d’un visage, d’un détail, d’une lumière, qui ajuste le cadrage afin qu’il restitue au mieux la dynamique d’un sujet, qui associe les couleurs ou les formes complémentaires, qui ajuste l’angle de prise de vue. Tout cela, ça s’apprend partiellement (comme dans toute chose, certains sont naturellement doués) et surtout ça se perfectionne sans cesse. Notre œil n’a jamais achevé son éducation à l’image.  Les plus grands photographes n’ont donc pas nécessairement les appareils les plus perfectionnés. Et inversement, avoir un boitier photo dernier cri n’est pas un gage de réussite. Ce serait trop simple… presque discriminatoire. Au contraire même, la complexité de maitrise d’un APN haut de gamme rend parfois l’exercice encore plus ardu. Tout le monde n’est pas capable de piloter une Ferrari !

«Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better.»

Citation tirée du roman «Worstward Ho» («Cap au pire») écrite par Samuel Beckett en 1983 que l’on pourrait traduire ainsi: «Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Mais échoue un peu moins.»

Quelques conseils pratiques :

1 – Chaque photo, considérée ratée ou pas, pour peu qu’on prenne le temps d’y revenir, ne fait que nous améliorer dans notre pratique. Sur son écran (le plus grand possible évidemment) ou, mieux, sur papier, il faut longuement observer son image et se poser quelques questions simples : qu’est-ce qui me plait dans cette image et qu’est-ce qui me plait moins ? Qu’en pensent les autres ? Cadrage, équilibre des « masses », complémentarité des couleurs, angle de prise de vue… Eventuellement, noter ses impressions sur un carnet. Et surtout, tenter de se souvenir des conclusions qu’on en tire pour faire mieux et expérimenter de nouvelles idées les fois suivantes.

2- Ne pas hésiter à prendre dix fois la « même » photo… qui n’est, bien évidemment, jamais la même ! Cette pratique, évidemment encouragée par le numérique, permet d’avoir des cadrages légèrement différents ou des lumières subtilement changeantes. On choisira la meilleure image une fois tranquillement de retour.

3 – Exercer son œil à regarder des images célèbres (8 exemples ci-dessous) à l’occasion d’une exposition photo, de la visite d’un site internet, de festivals (Arles, Montier-en-Der, Salon de la photo de Paris ou d’ailleurs). Si certaines photos restent dans les mémoires, c’est qu’il y a une bonne raison !

4 – Essayer de penser, au moment de prendre la photo, à ce que l’on désire en faire : recadrage carré, noir et blanc, sépia… C’est difficile au début, mais ça vient naturellement avec le temps. Et le plus souvent, non seulement ça fonctionne, mais ça influence la prise de vue !

5 – Faire beaucoup de photos pour aiguiser sa capacité d’observation. Certaines personnes m’ont parfois fait la réflexion – le reproche ? – de faire trop de photos et ainsi de me soustraire à une partie des émotions que l’on peut éprouver en voyageant. J’y ai longuement réfléchi. Sérieusement, calmement, posément. Et s’ils avaient raison ? Peut-être effectivement que je passais à côté de l’essence des lieux que je visitais, ne comprenant rien à rien, obsédé que j’étais par la quête de l’image parfaite ? Et puis non en fait. A force de me poser cette question, j’ai fini par réaliser que mon réflexe, bien plus encore qu’un prolongement de ma main, représentait une extension de mon cerveau. J’ignore de quelle manière la chose opère, mais observer une scène – un paysage au coucher du soleil, un animal qui s’alimente, une rue animée, un personnage qui marche – dans l’idée de la photographier me confère l’étrange pouvoir d’exacerber mon acuité visuelle, plus concrètement de voir des choses – souvent d’infimes détails, ceux qui font toute la différence – que je n’aurais sans doute pas vus en l’absence de mon appareil. Devoir réfléchir à un cadrage à la fois équilibré, esthétique, dynamique et original me permet souvent de découvrir des textures, des teintes, des profondeurs qui seraient, autrement, passées inaperçues à mes yeux. Avec comme cerise sur le gâteau le souvenir de l’expérience figé à jamais sous forme de pixels colorés.

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